Jeux vidéo et peintures (partie 1)

Souvent quand nous parlons des œuvres qui inspirent les créateurs de jeux vidéo, nous insistons sur des films, des séries ou des BD. Parfois des livres mais très rarement la peinture. Pourtant il y a de nombreux artistes qui travaillent dans le jeu vidéo et qui ont pour source d’inspiration des peintures ou des courants artistiques. 

Durant les recherches, je suis tombée sur un super site : Every Game A Museum de Jean Jouberton, site qui recense 384 œuvres, 210 artistes, 40 jeux et 152 musées. Un véritable travail d’archéologue, très bien documenté. Ce site est complété par une chaîne YouTube : Homo Ludens avec une vidéo de 20 minutes intitulée peinture et jeux vidéo “. 

Comme son nom l’indique, cette vidéo explique le lien entre les jeux et la peinture. Elle recense surtout des œuvres d’art que nous retrouvons dans les jeux.

Dans cet article, la peinture et le jeu vidéo sont abordés d’une autre façon. Vous trouverez des peintres et des œuvres qui ont inspiré le développement de jeux vidéo. Le déclic a été une vidéo making of de Silent Hill 3 où le directeur artistique, Masahiro Ito tient un livre sur l’artiste Jérôme Bosch. C’est donc par ce premier artiste que nous commençons. 

Masahiro Ito montre le livre de Bosch.

Silent Hill 3 (voir l’article complet) est un jeu d’horreur développé par Konami, sorti en 2003 sur consoles. Ce jeu a été plébiscité pour son ambiance angoissante et ses personnages complètement déments. Vous jouez Heather, une jeune femme tout simplement tombée en enfer. Comme l’explique Masahiro Ito, les monstres qu’elle rencontre sont inspirés de l’œuvre de Jérôme Bosch.

Fusion d’objets, d’humains et d’animaux. La folie est aussi au centre de l’œuvre de Bosch, artiste flamand du 15ème siècle. Il dépeint des scènes absurdes et angoissantes qui oscillent entre l’horreur et l’humour. On peut citer par exemple “Le jardin des délices” où l’on retrouve plein de curiosités dont un lapin qui porte un cadavre au bout d’un bâton. Je vous laisse chercher Silent Hill 3 et lapin.

Lapins de silent Hill 3 et un chariot
Jerome bosch et lapin tueur

Enfin des thèmes bibliques sont présents dans les deux œuvres avec l’allusion aux enfers, aux saints, aux péchés capitaux, au pèlerinage et au symbole du martyr. Heather est en pleine rédemption et le parcours sera semé d’embûches. Je vous invite donc à découvrir ou re-découvrir ces deux œuvres après la vision du making of de Silent Hill 3 disponible sur youtube. 

Pour le second jeu, restons dans cette série. Silent Hill 2 (voir l’article complet) est un des épisodes phares de la saga. Sorti sur consoles en 2001, cet opus a marqué la série. Son histoire et ses personnages participent largement à ce succès. Comment oublier Pyramid Head et son épée qui racle le sol. Ou les deux paires de jambes soudées par le pubis qui se jettent sur vous.

Tout cet univers aussi dérangeant que proche de notre réel s’inspire de l’inquiétante étrangeté “ concept expliqué dans des écrits de Freud en 1919. Le peintre surréaliste Francis Bacon a également utilisé ce concept dans son œuvre. Visages déformés, corps mis dans des cages, tordus dans tous les sens, ne sont pas sans rappeler certains monstres de cet opus. Ainsi la peur provient de notre quotidien légèrement perturbé. D’où Silent Hill et son quotidien bouleversé. Plus l’objet, le lieu ou la créature sont familières et plus l’angoisse s’ancre profondément. Pyramid Head rappelle étrangement un des tableaux de Bacon. Dans l’œuvre “Peinture 1946”, on voit un personnage assis dont le haut de la tête est remplacé par un parapluie. La bouche grimaçante, les carcasses et viscères qui l’entourent n’ont rien de rassurants.

Pyramid head

On peut également citer la toile du “ Pape Innocent X”. L’homme est assis dans une cage dorée, il semble être derrière des barreaux. Il s’accroche à sa chaise tout en hurlant. Cette image extrêmement troublante fait penser à la scène de Maria également derrière des barreaux discutant avec James.

D’autre part, Francis Bacon a peint un triptyque appelé “Trois figures au pied d’une crucifixion”. Cette œuvre est une des pièces majeures de l’artiste. Elle a sans aucun doute inspiré les monstres de Silent Hill 2.

On y retrouve trois “corps “ déformés, monstrueux et hurlants. La légende raconte que certains spectateurs auraient quitté la salle à la rencontre de ces horribles créatures. Pour voir plus d’artworks en lien avec Francis Bacon, je vous invite à consulter les recherches des artistes Takayoshi Sato et Masahiro Ito.

Il y a également des jeux dont le concept va plus loin qu’une inspiration pour la direction artistique. 

On peut citer le jeu “ Please touch the artwork 2” de Thomas Waterzooi.

Dans ce jeu vidéo indépendant, l’auteur a reproduit et animé chaque tableau du peintre James Ensor. Le joueur doit alors contrôler un squelette en le déplaçant de toile en toile afin de faire dérouler l’histoire. Thomas Waterzooi explique avoir choisi le squelette car celui-ci est au cœur de l’œuvre de James Ensor.

D’ailleurs, le peintre s’est lui-même représenté en squelette. Dans “Please touch the artwork 2”, chaque toile est interactive, vous la touchez du bout du doigt. Il y a des objets à trouver mais également des animations à déclencher et quelques mini-jeux. Ce jeu est gratuit, donc il serait dommage de ne pas s’y essayer.

 Du même auteur, on peut retrouver le jeu Please touch the artwork qui est un hommage à Mondrian

Si vous aimez les jeux et les œuvres abstraites alors je vous recommande de vous tourner vers le peintre russe Wassily Kandinsky. Celui-ci a travaillé le lien entre la couleur, les formes, les sons et vibrations que ses peintures dégagent.

Pour l’anecdote, il a été bouleversé par l’image d’un de ses tableaux posé à l’envers. C’est ainsi qu’il s’est détourné du figuratif pour s’intéresser aux lignes et aux couleurs et aux sons qu’elles évoquent. Ce concept, appelé Synesthésie, explique qu’un sens peut en appeler un autre. Cette idée est au cœur du jeu Rez (voir l’article complet) et plus largement de l’œuvre du japonais Tetsuya Mizuguchi. Ce jeu qui est à la croisée du jeu musical et du rail shooter fut une claque visuelle à son époque. Au début, Rez portait le nom de code “K” pour K project”, K comme Kandinsky. Quand on finit le jeu, apparaît sur l’écran : “Dedicated to the soul of Kandinsky”. Le jeu est un véritable hommage à l’œuvre de ce peintre avant-gardiste.

La puissance du jeu vidéo en 3D permet ainsi de jouer ce que Kandinsky montrait sur une toile en 2D. La lumière, le son et les couleurs sont connectés pour une même vibration. 

D’autres artistes japonais ont rendu hommage à l’art de peintres européens. On peut citer notamment Fumito Ueda. L’exemple le plus flagrant est le jeu Ico, sorti en 2001 sur PS2 (voir l’article complet). Celui-ci est inspiré de l’univers de Giorgio De Chirico, artiste italien du 20ème siècle.

Sur la jaquette européenne, dessinée par Fumito Ueda, l’image est inspirée de deux peintures de Chirico : “La nostalgie de l’infini” et Mystère et mélancolie d’une rue”. On retrouve une grande tour, des ombres allongées, des silhouettes de jeunes personnes, une lumière écrasante, des arches, etc.

Rien d’étonnant à retrouver cet hommage pour le premier jeu de Fumito Ueda, le directeur créatif, qui a fait l’école des Beaux Arts d’Osaka. 

Dans Ico, vous jouez un jeune garçon emprisonné dans une forteresse. Heureusement, vous n’êtes pas seul et ce sera sans compter l’aide de la jeune Yorda pour vous en sortir. Autre lien, dans l’œuvre de Giorgio de Chirico, on retrouve souvent des pantins qui sont interdépendants. Le tableau “Poète triste consolé par sa muserappelle les sauvegardes du jeu Ico

Autre exemple parmi les jeux vidéo imaginés par Fumito Ueda : Shadow of the colossus (voir l’article complet). Notre jeune héros, Wanda, cherche la force et la lumière pour  ressusciter sa bien-aimée, Mono.

Il doit affronter seize colosses qui se déchaînent tour à tour, comme les vagues d’une tempête. Ce titre est certainement inspiré par le peintre anglais William Turner. La légende raconte qu’il se serait accroché au mât d’un bateau pour rendre la sensation vertigineuse d’être pris dans une tempête. Il a ainsi réalisé “ Tempête de neige en mer”. De la même façon, les développeurs de Shadow of the Colossus seraient montés à cheval afin de rendre fidèlement les sensations avec votre destrier Agro.

L’objectif de ces deux expériences est d’atteindre le sublime, étymologiquement «qui atteint la limite, au plus haut». Concept que l’on retrouve autant dans les tableaux de William Turner que dans le jeu de Fumito Ueda. Les colosses sont comme des montagnes de pierre dont il faut atteindre le sommet pour les abattre. Et les tableaux de Turner nous plongent souvent au sommet d’une tour, d’une montagne ou d’un glacier.

Enfin, William Turner était surnommé “peintre de la lumière”. Or la lumière joue un rôle indispensable dans Shadow of the Colossus, c’est elle qui guidera le jeune Wanda vers les colosses. Un acte qui aura des conséquences désastreuses. 

Pour finir, on peut également citer le jeu 11-11 memories retold qui est une coproduction des studios Aardman et Digix Art. Le premier est un studio d’animation anglais derrière l’incontournable Wallace et Gromit et le second est derrière des jeux comme Road 96 et Lost in Harmony. 11-11 memories retold a été très compliqué à réaliser graphiquement et techniquement. En effet, les créateurs souhaitaient faire des tableaux vivants.

Pour cela, ils ont fait de la 3D avec un rendu de coups de pinceaux vibrants. Le tout avec des couleurs vives et contrastées.  Le directeur créatif, Yoan Fanise témoigne : « Bram Ttwheam, notre directeur artistique, a été essentiel, avec sa culture picturale très poussée. Avec lui, on a pris énormément de tableaux comme références pour forger l’univers. J’arrivais avec toutes mes notes historiques, mes photos noir et blanc d’époque, pendant que lui me transmettait ses connaissances sur l’histoire de l’art. Du coup, une fusion s’opérait lorsqu’on designait un niveau inspiré d’un lieu réel à travers des recoupements iconographiques que l’on plongeait ensuite dans un bain pictural très coloré ». On obtient ainsi un rendu très proche des néo-impressionnistes.

Ce mouvement artistique explore les effets de la lumière et de la couleur mais en fragmentant, juxtaposant et contrastant de petites touches de pigments purs. C’est l’œil, à distance, qui fait le « mélange optique » des couleurs. Et une des figures majeures de ce courant est Vincent Van Gogh. Pour l’anecdote, cet artiste de renommée mondiale n’a vendu qu’un tableau de son vivant. Un destin tragique et le désarroi d’un homme trop peu compris à son époque. 

Une preuve que l’Art est un point de vue subjectif. Qu’un chef œuvre ne peut être reconnu qu’à travers le temps qui passe et les frontières. En tout cas, c’est une évidence que les artistes s’inspirent les uns des autres. L’Art est un mouvement constant fait de va-et-vient. Un deuxième article pour continuer sur ce sujet est à venir.

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